© Théo Tzélépoglou

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Amours d’orchidées

Une journée avec des mordus d’orchidées

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, les orchidées occupent une place à part dans la botanique et déchaînent les passions. Rencontre printanière avec des fans de fleurs près de Toulouse.

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, les orchidées occupent une place à part dans la botanique et déchaînent les passions. Rencontre printanière avec des fans de fleurs près de Toulouse.

Plaine du Lauragais, 19 mai 2024

« Serrapia vomeracea, Orchis pyramidalis… ah plus rare, Orchis anthropophora… », au gré de nos pas, Jean-Michel Hervouet ne peut pas s’empêcher d’interrompre la discussion pour lancer quelques noms latins. Tout au long du chemin, rien n’échappe au regard de ce spécialiste, également président de la Société française d’orchidophilie (SFO). Avec son épouse Chantal, la trésorière de l’association, ils sont venus de la région parisienne pour voir ce site remarquable. « On parle quand même de la meilleure station de France pour la quantité d’orchidées qu’elle abrite, avec plusieurs raretés. Et c’est une très bonne année puisqu’il a beaucoup plu ce printemps », lance-t-il, ravi. Le couple s’est formé durant leurs études d’ingénierie en 1980, non loin d’ici, près de Toulouse. « Un jour, on nous a montré la ressemblance entre une ophrys et un insecte. On a tout d’abord été surpris de voir des orchidées en France, puis on a acheté des livres et on a commencé à s’y intéresser… », partage Chantal Hervouet. Pour son mari, c’est l’étrangeté et la beauté de ces fleurs qui passionnent les gens : « Il y a quarante ans, on pensait que toutes les plantes de nos latitudes étaient nommées et décrites. Mais seulement 80 espèces d’orchidées étaient inventoriées en France. On en est à 165 aujourd’hui et on en découvre encore. Ça maintient les gens en haleine. Chaque promenade peut devenir une découverte scientifique ! »

© Jean-Michel Hervouet

Amour fou

Ces fleurs passionnent les foules depuis l’Antiquité. Et sur les cent dernières années seulement, des humains ont créé plus de 100 000 nouvelles variétés dans le monde en hybridant des espèces sauvages. C’est plus du triple des résultats produits par cent millions d’années d’évolution ! Cette passion portait même le nom d’orchidomania ou orchidelirium au XIXe siècle en Europe. Le trafic d’orchidées sauvages exotiques était alors extrêmement lucratif, surtout à Londres et aux Pays-Bas. « L’aristocratie achetait ces plantes fascinantes pour une somme équivalente à 20 000 euros de nos jours. Elles mouraient pourtant quelques semaines plus tard… », précise Jean-Michel Hervouet. « À l’époque, un revendeur avait fait savoir qu’il avait rapporté 1 000 pieds d’une espèce et qu’il l’avait éradiquée dans la nature afin qu’il soit le seul fournisseur », souffle l’orchidophile.

À l’issue d’une montée en sous-bois, nous arrivons sur le plateau. Là, une multitude de points de couleur pourpre, rose et jaune s’étendent à perte de vue. Nous faisons quelques mètres en posant précautionneusement nos pieds. Des chants roulés caractéristiques attirent mon attention, je lève les yeux et aperçois un vol de guêpiers d’Europe. Des alouettes des champs virevoltent dans le ciel. Dans l’air, c’est la symphonie printanière. En redescendant sur terre, je constate que le couple de botanistes n’a d’yeux que pour ce qui se trouve au sol. Il faut dire qu’ils découvrent le site en même temps que moi et il y a des priorités. « Il y a plus de 50 000 pieds selon un collègue, et presque 15 espèces ! », s’enthousiasme Jean-Michel.

© Louis Ferries, Ophrys papillon

Hybridation sauvage

Un peu plus loin, nous faisons la rencontre de Louis Ferries, un jeune passionné de 27 ans originaire de la région qui a découvert le filon floral. Tenue de camouflage et appareil ­photo en bandoulière, le dress code classique du naturaliste de sortie. « En prospectant dans les environs suite à des témoignages de locaux, j’ai découvert une des plus grosses stations de barlies de Robert du Lauragais. Puis, en remontant, je suis tombé sur ce site remarquable », nous confie-t-il. Guidé par son GPS, il nous amène devant une orchidée qui ressemble à première vue à toutes les autres. « C’est un hybride d’orchis papillon, croisé avec un orchis pyramidal », identifie-t-il en attirant mon regard sur les différences morphologiques. Même si les orchidées ont des floraisons décalées pour éviter les fécondations croisées, les espèces proches ou du même genre s’hybrident régulièrement, donnant lieu à des variations morphologiques parfois curieuses.

© Théo Tzélépoglou

Jean-Michel s’applique à faire quelques clichés. Chantal prend des notes pour rentrer les informations dans la base de données participative Orchisauvage. Ces informations resteront néanmoins cachées, uniquement accessibles aux scientifiques. L’engouement pour la collectionnite rappelle le phénomène de coche chez les ornithologues, et conduisent parfois à des dérives, y compris à l’international. « Certains pieds d’espèces rares disparaissent, il y a du piétinement pour faire une belle photo. C’est embêtant, car la présence des orchidées peut être un argument pour modifier des projets d’aménagement potentiellement néfastes pour la biodiversité », analyse Louis Ferries, qui a étudié dans le domaine.

Ophrys apifera f. chlorantha : Variation de l’ophrys abeille / © Patrick Veya

Quelques mètres plus loin, nous nous trouvons devant une autre rareté : une variation de l’ophrys abeille avec des teintes jaunes, Ophrys apifera f. chlorantha dans le jargon. C’est une espèce commune, connue pour ses nombreuses nuances morphologiques. Si les variations génétiques sont répandues chez les orchidées, le phénomène reste encore inexpliqué pour l’espèce que nous avons sous les yeux. Et contrairement à ce qui est souvent imaginé, cela ne semble pas tant être lié à sa capacité d’autofécondation. « Espagnols, Anglais, Hollandais, Allemands… des mordus d’orchidées sont venus de partout. On cherche les hybrides, les espèces rares… », déclare Louis Ferries. Et ce site du Lauragais n’est pas le seul à attirer les foules.

En France, durant la belle saison, la gare désaffectée de Lapanouse-de-Cernon accueille chaque jour des cars de curieux qui viennent voir les ophrys de l’Aveyron.
Il existe aussi d’autres fleurs stars qui attirent les convoitises : « Nous nous intéressons aussi à des plantes rares d’autres familles comme les fritillaires des Pyrénées, les tulipes sauvages, les edelweiss... C’est plus simple de rentrer dans la botanique par les fleurs emblématiques que par les graminées par exemple. Il y a quelque chose de léger, d’exotique. Quand je guide des sorties naturalistes, je vois bien que les gens sont fascinés », analyse Louis. C’est en effet grâce à l’arrivée des orchidées exotiques en Occident que le regard des Européens s’est porté sur ces fleurs. Depuis Confucius, les orchidées ont toujours été symbole de pureté, d’innocence, de force et de modestie en Orient. Mais en Occident, la beauté de ces fleurs était liée à l’érotisme, au sexe avec une connotation plutôt impure. Cette vision occidentale s’est démocratisée avec l’importation des espèces tropicales aux fleurs luxurieuses. Dans de nombreux mythes passés, la femme est rattachée à cette figure séductrice florale.

Ophrys de l’Aveyron / © David GREYO

Vous avez dit Robert ?

Certaines ophrys issues de cultures se trouvent désormais dans des jardineries. Le champignon symbiotique indispensable à la croissance de ces plants est remplacé par un gel nutritif qui semble parfois faire l’affaire. Certaines espèces sont égale­ment déterrées et se retrouvent sur des sites de vente destinés aux particuliers. « Dans le Gers on m’a signalé des stations entières pillées. Ça reste marginal, mais ça peut prendre de l’ampleur », dit Louis Ferries en pointant dans la direction du département limitrophe à la Haute-Garonne. Pour Jean-Michel Hervouet, « ces espèces déracinées et transportées peuvent être replantées dans la nature, ce qui fait qu’on ne comprend plus rien à la cartographie. On peut maintenant trouver l’ophrys brillant, originaire du Var, dans la région parisienne et en Normandie.Certaines arrivent à s’adapter, car il y a des coteaux en plein soleil ou des micro­climats méditerranéens ».
Avec le réchauffement global, la répartition des orchidées change également. En vingt-cinq ans, la barlie de Robert, initialement présente dans le sud de la France, fleurit désormais jusqu’aux Pays-Bas. C’est l’orchidée la plus précoce, qui peut éclore au mois de décembre.

En régression

Le ciel laiteux contraste avec les touches de couleurs sur la toile des champs environnants. Quelques gouttes menaçantes nous font battre en retraite. Sur le chemin du retour, les passionnés me font part de l’avenir des orchidées. De façon générale, elles sont en régression, majoritairement en raison de la disparition de leurs habitats et dans de moindres mesures, à certains usages. La raréfaction des milieux, la progression des forêts, ou les sécheresses menacent certaines espèces de ces plantes, mais aussi leurs pollinisateurs. Et globalement, plus des trois quarts (76 %) des espèces d’orchidées dépendent entièrement des insectes pour leur reproduction.

« L’abondance incroyable présente sur ce site est un hasard, déclare Jean-Michel Hervouet. L’agriculteur a fait une bonne gestion écologique sans le savoir. » Même si toutes les orchidées sont protégées en Suisse, peu de spécimens sont protégés en France, et ce statut ne fait pas foi sur les parcelles cultivées. Cette exception permet ainsi de détruire une prairie humide pour planter du maïs par exemple… « En revanche, ces fleurs sont de plus en plus prises en compte dans les études d’impacts », conclut Louis Ferries, optimiste.

Le saviez-vous ?

Théorie des signatures

De la Grèce antique à la découverte des Amériques, c’est le système racinaire des orchidées qui intriguait. Les bulbes évoquent les testicules de l’homme, c’est d’ailleurs la signification du mot orchis en grec. Ainsi, les racines de l’orchis bouffon et de l’orchis papillon étaient considérées par Théophraste comme bénéfiques pour la fertilité. Ce genre de croyance a donné lieu plus tard à la théorie des signatures – infondée scientifiquement – qui part du principe que les plantes ressemblant à des parties du corps humain peuvent guérir ces dernières.

Beauté illégale

Les orchidées représentent 70 % des espèces végétales dont le commerce est interdit ou soumis à autorisation par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites). Elles sont particulièrement vulnérables à la surexploitation, car beaucoup d’espèces sont endémiques. Il suffit alors de cueillir quelques fleurs ici et là pour causer la potentielle disparition de toute une espèce, dont un spécimen peut valoir jusqu’à 5 000 dollars sur le marché noir. Les trafiquants s’acharnent à trouver des orchidées toujours plus rares, parfois non connues par les scientifiques, qui les découvrent ensuite à la vente. Et lorsqu’ils sont les premiers à les décrire dans une publication, les spécimens concernés sont directement ciblés par les trafiquants. Cela pousse les chercheurs à cacher dans certaines publications les zones géographiques concernées.

Potion magique

De nos jours, le salep, une farine à base de tubercules d’orchidées dont est issue une boisson traditionnelle du même nom, est encore consommé en Turquie et en Zambie pour son goût et sa texture. Des millions de ces fleurs seraient ainsi prélevées chaque année pour la préparation, puisqu’il faudrait entre 1 000 et 4 000 plants pour fabriquer 1 kg de farine… Une demande qui pousse à la cueillette dans les pays voisins comme l’Iran. Même si des alternatives existent, les adeptes de cette préparation sont attachés à l’aspect naturel du breuvage... Par ailleurs, en Chine, la tige est utilisée dans la médecine traditionnelle pour soulager les fièvres.

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Amours d’orchidées

Couverture de La Salamandre n°287

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 287  Avril-mai 2025, article initialement paru sous le titre "La fièvre des orchidées"
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