Matou, voyou, chou
Lorsqu’un chat croque une mésange, le sort du volatile compte peu face au statut du félin vénéré. Attention, sujet griffant…
Lorsqu’un chat croque une mésange, le sort du volatile compte peu face au statut du félin vénéré. Attention, sujet griffant…
L’histoire commence comme souvent. L’ami d’une amie a des chatons à donner. Ils sont craquants, paraît-il. Comment pourrait-il en être autrement ? Les enfants confirment la plus consensuelle des évidences : « Ils sont vraiment trop mignons ! » Le petit gris tigré aux yeux clairs fait chavirer tout le monde… ou presque. On entre dans une joute diplomatique de haut vol.
Le refus catégorique ne passe pas, j’ai l’air d’un monstre sans cœur. Le bébé chat gagne sans prononcer un seul mot. Son simple regard clôt le débat, c’était inévitable. Tout le monde promet : « Il sera gentil, câlin et ne chassera pas. » Je n’y crois pas une seconde. J’ai perdu. Ce ne sera pas mon chat, ce sera le leur, je n’ai rien à voir dans cette affaire. Facile…Les mois ont passé. Le félin est à l’affût dans le jardin, loin d’Instagram et de TikTok où finissent nombre de ses congénères. Les enfants sont passés à autre chose. Pas moi. Entre culpabilité et lâcher-prise, je me questionne sans cesse sur cette histoire qui a débuté, en réalité, il y a près de 10 000 ans.

À cette époque, dans le fameux Croissant fertile – entre le Nil et le Tigre –, la domestication du blé change radicalement le cours de l’humanité. L’agriculture naissante permet aux chasseurs-cueilleurs de se sédentariser et de s’établir durablement dans des villages. Quel rapport avec le chat dans le jardin ?
Eh bien, l’habitat des femmes et des hommes devient ainsi une véritable réserve de grains pour les rongeurs sauvages des alentours. Ceux-ci approchaient depuis quelques siècles déjà les campements des humains semi-nomades du Levant. Qui dit concentration de souris, dit manne pour les prédateurs. Parmi eux, le chat ganté, ou chat sauvage d’Afrique. L’étroite proximité entre ce Felis silvestris lybica et les humains devient clairement gagnant-gagnant. Au point qu’un processus de domestication s’est petit à petit mis en place. Est-ce Homo sapiens qui a domestiqué le chat ganté ou est-ce plutôt l’inverse qui s’est produit ? La question se pose. Quoi qu’il en soit, la chaîne alimentaire graine-souris-chat ne s’est jamais rompue. Les migrations humaines depuis la Mésopotamie se sont certainement déroulées en compagnie de chats devenus domestiques.

Retour au jardin. Je n’ai pas de grenier plein, pas de souris grises à éliminer, que fait ce chat chez moi ? Et celui-là, noir et blanc, chez la voisine ? Et l’autre rouquin en contrebas, au bord de la haie champêtre ? Il serait bien trop long de relater dix millénaires de nos liaisons avec les matous, minettes et autres mistigris. Toujours est-il que de compagnon utile, puis véritable divinité, la bête est passée à demi-dieu des canapés et des écrans. Et comme celui que j’observe convoite vraisemblablement un lézard des murailles, j’ai un léger problème avec Sa Sainteté. Je m’approche, frappe dans mes mains pour faire échouer son plan. Ma satisfaction temporaire ne vaut rien face à la patience infinie de cet être oisif. Il finira par équeuter le reptile à un moment ou à un autre.
Comme pour beaucoup de naturalistes, prendre parti pour le sauvage me semble parfois évident. Mais comme toute certitude, celle-ci cache des méandres de considérations sociales et philosophiques dans lesquels il est facile de se perdre. « Si tu n’apprécies pas les chats, tu n’aimes pas les animaux ! » Syllogisme grossier, et puis je n’ai jamais dit ça.

« Qu’est-ce que la nature ? Ton potager, ce n’est pas la nature, l’hirondelle qui ne niche que dans les maisons, c’est la nature ? » Bonnes questions. Mais tout de même, des millions d’animaux nourris par les humains pour le simple plaisir des humains devraient-ils ajouter leur prédation artificielle sur une biodiversité si fragilisée sans que l’on puisse légitimement s’interroger ? Sans compter les lapins, bœufs ou thons transformés en pâtée… Si les centaines de millions de chiens et de chats formaient un pays, ce serait le cinquième consommateur de viande au monde !
C’est peine perdue, l’orvet fragile ou le papillon déchiré ne font pas le poids. Si l’impact du chat introduit sur des îles est indéniable et documenté, il est couramment relativisé ailleurs. Que l’ampleur du risque puisse être discutée en ville, où le sauvage n’existe plus vraiment, admettons… Mais elle interpelle en milieu rural, là où passereaux, petits mammifères et reptiles imbriquent leurs territoires vitaux avec les nôtres. Victime de l’agriculture intensive et de bien d’autres bouleversements alentour, la petite faune qui se réfugie dans les jardins et les haies d’ornement est attendue par d’impitoyables griffes de salon.
La complexité du sujet est infinie, et je reconnais que le chat domestiqué en tant qu’être vivant n’est en rien responsable de la situation. Mais on est en droit de se demander pourquoi en vis-à-vis de cette adoration, notre société peine tant à donner une place plus grande au sauvage. Il y a seulement un lynx pour 150 000 chats de compagnie en France, et un seul chat forestier sauvage pour 2 000 domestiques en Suisse ! Pourquoi l’empathie des humains se tourne-t-elle plus facilement vers la poule croquée par la fouine qu’envers la musaraigne saignée par le chat de salon ?…
4 faits à connaître
Sauvage ? Chat dépend…
Tous les chats domestiques du monde seraient issus d’un même et unique ancêtre, le chat sauvage africain (Felis silvestris lybica), au moment de la sédentarisation des humains – il y a au moins 10 000 ans. Aujourd’hui, après des siècles de croisements et sélection, Felis (silvestris) catus compte une soixantaine de races officielles, aux tailles et couleurs très variées. Lorsqu’il retourne dans la nature, sans attache humaine, le chat domestique est appelé chat haret. À ne pas confondre avec le chat forestier sauvage de nos régions : Felis silvestris silvestris.
Chat s’est croisé
Le chat forestier sauvage, bien qu’en expansion dans certaines régions avec le retour de la forêt, est menacé par le croisement avec son cousin domestique. Une étude de 2020 à l’échelle européenne montre des taux d’hybridation variables : de 5 % en Europe centrale et de l’est à plus de 20 % en Italie ou en Écosse. En Suisse, cette part est estimée à 15 % alors qu’elle atteignait 24 % en France selon une étude de 2009. Avec la croissance continue de la population des chats de compagnie, la forme sauvage indigène est menacée de disparition à terme.

Chat pacha ?
L’Égypte ancienne a élevé le chat au plus haut rang possible. D’abord avec le dieu Rê, dont le félin était l’une des différentes représentations existantes. Puis avec Bastet, déesse de la joie, du foyer, de la chaleur du Soleil et de la maternité. La zoolâtrie dont l’animal bénéficiait en Égypte a été mise en lumière par la découverte de nombreuses reliques de chats momifiés. La vénération moderne passe aujourd’hui par leur exhibition sur les réseaux sociaux, parfois à leurs dépens. La recherche de buzz génère en effet de nombreux comportements de maltraitance…

Chat chiffre
On estime à 15 millions le nombre de chats domestiques en France.
Et possiblement le double en considérant les individus libres non déclarés. En Suisse, ce chiffre atteint 1,85 million tandis qu’il dépasse 2,5 millions en Belgique. Comme pour les chiens, ces chiffres sont en augmentation.
Pour aller plus loin...
Chats et petites bêtes : Découvrez les constats et les conseils des ONG pour une meilleure cohabitation entre chats domestiques et petite faune sauvage.
• En France : chat-biodiversite.fr et bit.ly/4a8NM0Q
• En Suisse : bit.ly/4fGPrvx
• En Belgique : bit.ly/4gDmuCb

Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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